Les débats sont entrés dans leur phase décisive dans l’affaire de trahison opposant l'auditeur général des FARDC, le lieutenant-général Lucien-René Likulia Bakumi, à l’ancien commandant de la troisième zone de défense, le lieutenant-général Philémon Yav Irung, devant la Haute Cour militaire.
Lors de l’audience de ce mardi 20 janvier 2026, le premier président de la Haute Cour militaire, le lieutenant-général Joseph Mutombo Katalayi, a ordonné l’ouverture de l’instruction au fond, marquant ainsi le début des débats de fond dans ce dossier sensible.
Au cœur du débat : un message téléphonique controversé
L’essentiel des échanges a porté sur un message téléphonique que le général Philémon Yav aurait, selon le ministère public, reçu de James Kabarebe, haut gradé rwandais, par l’entremise d’un tiers.
Pour l’accusation, ce message constituerait la preuve que le général Yav était en intelligence avec l’ennemi dans un dessein de déstabilisation de la République démocratique du Congo.
Selon le ministère public, ledit message indiquait que le général-major Peter Cirimwami Nkuba faisait obstacle à ce plan de déstabilisation, ce qui aurait confirmé l’existence d’une connivence entre le prévenu et des acteurs étrangers hostiles.
La défense réclame la preuve matérielle
Les avocats de la défense ont focalisé leur argumentation sur l’absence de preuve matérielle de cette communication téléphonique, rappelant que la charge de la preuve incombe exclusivement à l’accusation.
Ils ont exigé que le ministère public produise ce message, estimant qu’il est inconcevable qu’un officier supérieur puisse encourir la peine de mort sur la base d’un élément de preuve inexistant ou non présenté au tribunal.
Le ministère public évoque la disparition du message
Répondant aux interrogations de la Cour, l’Auditeur général a reconnu n’avoir jamais vu personnellement le message incriminé. Il a affirmé que, durant la phase préjuridictionnelle, le général Philémon Yav se serait arrangé pour faire disparaître le message en refusant de communiquer le code de son téléphone.
Selon le ministère public, les téléphones saisis ont été transmis à des experts compétents, mais leur caractère sophistiqué n’a pas permis de récupérer les données recherchées.
Des témoignages invoqués par l’accusation
Le ministère public a toutefois soutenu que des témoins confirment l’existence du message, citant notamment le général-major Peter Cirimwami Nkuba, aujourd’hui décédé. Selon l’accusation, le général Yav lui aurait montré ce message.
« Aujourd'hui, la défense nous demande de produire ce message. Je suis dans l'incapacité de produire ce message tout simplement en raison de la mauvaise foi du ci-devant prévenu. Il a refusé de nous communiquer le code de son téléphone. Les témoins existent. Je n’ai rien inventé. C’est le général Cirimwami, en tant que patriote, qui a dénoncé ces faits. Il avait alerté les autorités en affirmant que le commandant des opérations entretenait des liens avec l’ennemi, à travers Senkoko et, en filigrane, James Kabarebe », a déclaré le lieutenant-général Lucien-René Likulia Bakumi, indiquant que Cirimwami était resté constant dans ses déclarations lors de la confrontation avec le prévenu.
La défense dénonce un dossier sans preuve
En réplique, les avocats de la défense ont exprimé leur étonnement de voir un officier général poursuivi pour trahison sans que la preuve principale ne soit produite, rappelant le principe fondamental selon lequel le doute profite à l’accusé.
Pour Me Parfait Kanyanga, il est inconcevable qu’un officier prétendument de mèche avec l’ennemi révèle un message compromettant à un autre haut gradé. À cette objection, l’Auditeur général a évoqué une prétendue stratégie visant à recruter le général Cirimwami afin de lever les obstacles au projet allégué.
Accusations de “raccordement frauduleux”
Prenant la parole, Me Carlos Ngwapitshi a dénoncé ce qu’il a qualifié de « raccordement frauduleux », estimant que le ministère public ne repose que sur des suppositions.
« Le ministère public reconnaît lui-même son incapacité à produire la preuve. Il n’a jamais vu ce message. On demande pourtant aux juges de condamner un homme à la peine capitale sur la base d’un message inexistant. En droit pénal, la preuve est indispensable », a-t-il martelé.
Il a également rappelé le principe selon lequel nul n’est tenu de témoigner contre lui-même, soulignant que la vie humaine est sacrée et qu’on ne peut la mettre en jeu sur des présomptions.
Le général Yav nie toute communication avec l’ennemi
Interrogé par la Cour, le lieutenant-général Philémon Yav Irung a catégoriquement nié avoir reçu un message de James Kabarebe. Il a toutefois reconnu avoir reçu un message anonyme accusant les FARDC d’utiliser les FDLR pour déstabiliser le Rwanda, message qu’il a qualifié de manœuvre de guerre psychologique.
Il a expliqué que ce message avait été reçu alors qu’il se trouvait en réunion opérationnelle en Ituri et qu’un message similaire avait été reçu par le général Cirimwami, lequel avait lui-même évoqué une opération de guerre psychologique.
Rejet des exceptions de forme
Il convient de rappeler qu’au début de cette audience, la Haute Cour militaire a rendu un arrêt avant dire droit rejetant toutes les exceptions de forme soulevées par la défense, y compris la demande de mise en liberté provisoire.
ODN