Trump et la RDC : nous avions anticipé l’opportunité, il faut maintenant la transformer en puissance [ Tribune ]

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De la guerre dans l’Est aux minerais critiques, des Accords de Washington au corridor de Lobito, les événements des deux dernières années confirment une intuition formulée dès 2024 : le retour de Donald Trump pouvait ouvrir à la République démocratique du Congo une fenêtre stratégique exceptionnelle. Encore faut-il que Kinshasa sache l’exploiter.

En géopolitique, les grandes opportunités ne commencent pas toujours lorsqu’un accord est signé. Elles commencent souvent beaucoup plus tôt, lorsque l’on parvient à identifier un changement de rapport de forces avant qu’il ne produise tous ses effets.

C’est précisément sous cet angle qu’il faut aujourd’hui analyser les relations entre la République démocratique du Congo et les États-Unis sous la présidence de Donald Trump.

Bien avant les Accords de Washington, avant que les minerais critiques congolais ne deviennent l’un des sujets majeurs de la relation entre Kinshasa et Washington, avant les nouvelles pressions américaines autour de la crise sécuritaire dans l’Est, nous avions soutenu une idée simple : le possible retour de Donald Trump à la Maison-Blanche devait être considéré par la RDC non comme une curiosité de la politique intérieure américaine, mais comme une opportunité géopolitique à préparer.

Les développements intervenus depuis donnent à cette réflexion une actualité particulière.

Dès août 2024, nous appelions Kinshasa à regarder vers Trump

Le 17 août 2024, alors que la campagne présidentielle américaine était encore en cours, je publiais une tribune intitulée :

« La RDC s’invite à la campagne américaine sous des prismes déformants, Kinshasa invité à éclairer le candidat Trump ».

L’objectif n’était pas de prendre parti dans une élection qui appartenait exclusivement au peuple américain.

Il s’agissait de comprendre quelque chose de beaucoup plus important pour le Congo : Donald Trump pouvait revenir au pouvoir et, dans cette hypothèse, Kinshasa devait commencer à construire des canaux capables de présenter directement à son entourage la réalité congolaise, les responsabilités dans la guerre de l’Est et surtout les intérêts que les États-Unis pouvaient trouver dans une relation stratégique beaucoup plus ambitieuse avec la RDC.

Quelques semaines après son élection, cette réflexion devenait encore plus explicite.

Dans une analyse publiée en novembre 2024 sous le titre « Que signifie la victoire de Trump pour l’Afrique, et particulièrement pour la guerre en RDC ? », nous écrivions que la RDC devait engager la nouvelle administration américaine dans une nouvelle diplomatie et modifier sa manière de construire ses relations avec Washington.

Le 25 novembre 2024, CADA allait plus loin en exhortant officiellement le gouvernement congolais à exploiter ce que nous appelions alors le « retournement des situations » aux États-Unis.

Nous identifiions déjà deux terrains sur lesquels ce changement pouvait être transformé en avantage national : la sécurité dans l’Est de la République et les échanges commerciaux stratégiques.

Ce point mérite d’être rappelé aujourd’hui.

Car à cette époque, les Accords de Washington n’existaient pas encore.

Nous avions compris la nature de Trump : parler intérêts avant de parler sentiments

La raison de cette anticipation était relativement simple.

Donald Trump conçoit largement les relations internationales à travers le rapport de forces, la négociation, l’intérêt national et la transaction.

On peut approuver ou désapprouver cette conception du monde. Ce n’est pas la question.

La responsabilité d’un État consiste d’abord à comprendre la psychologie stratégique de ses partenaires et à adapter sa diplomatie en conséquence.

Avec une administration fortement orientée vers les résultats, la RDC ne devrait donc pas arriver à Washington seulement avec ses souffrances, aussi légitimes soient-elles.

Elle doit arriver avec une proposition stratégique.

Que veut l’Amérique ?

Des minerais critiques.

Des chaînes d’approvisionnement sécurisées.

Des investissements rentables.

Des infrastructures permettant l’accès aux marchés.

Une réduction de certaines dépendances stratégiques envers la Chine.

Une présence économique américaine plus importante en Afrique.

Et une région des Grands Lacs suffisamment stable pour permettre aux capitaux et aux entreprises d’y travailler.

Que veut la RDC ?

La sécurité.

Le respect de son intégrité territoriale.

La fin de l’économie de guerre et des circuits de prédation de ses minerais.

Des investissements.

Des infrastructures.

Des emplois.

La transformation locale de ses ressources.

L’accès au financement international.

Une industrialisation capable de convertir ses richesses géologiques en puissance économique.

À partir du moment où ces deux ensembles d’intérêts peuvent se rencontrer, la diplomatie doit construire le deal.

Non pas un marché dans lequel le Congo abandonnerait ses ressources en échange de promesses politiques, mais un véritable partenariat stratégique dans lequel l’intérêt américain à investir au Congo contribuerait directement à renforcer l’intérêt congolais à devenir plus sûr, plus industrialisé et plus souverain.

De l’intuition de 2024 aux minerais contre sécurité

Lorsque les discussions autour d’un partenariat RDC–États-Unis associant minerais, investissements et sécurité ont commencé à prendre forme, CADA a publiquement soutenu cette orientation.

Le 7 avril 2025, nous saluions l’accord alors en gestation entre Kinshasa et Washington et appelions parallèlement à confier les négociations à des personnalités suffisamment expérimentées pour comprendre à la fois les minerais, la géopolitique, les intérêts américains et les intérêts stratégiques congolais.

L’idée fondamentale était déjà là : les minerais du Congo ne doivent plus seulement être exportés ; ils doivent devenir des instruments de puissance diplomatique.

Cette distinction est fondamentale.

Pendant des décennies, la RDC a possédé des ressources stratégiques sans parvenir à convertir suffisamment cette richesse en influence stratégique.

Or, posséder du cobalt, du cuivre, du lithium ou d’autres minerais critiques n’est pas encore de la puissance.

La puissance commence lorsque la possession d’une ressource permet d’obtenir quelque chose que l’État considère comme essentiel : infrastructures, technologie, investissements, capacité industrielle, accès aux marchés, partenariats sécuritaires et influence diplomatique.

C’est précisément le changement de paradigme que la RDC doit poursuivre.

Washington a ensuite changé la nature du dossier congolais

Le 27 juin 2025, la signature à Washington de l’accord de paix entre la RDC et le Rwanda sous médiation américaine a constitué une étape importante.

Nous avions alors publié « Une lueur de paix à Washington : ce que la RDC gagne d’un accord historique signé avec le Rwanda », tout en maintenant une distinction indispensable : signer la paix et obtenir effectivement la paix sont deux choses différentes.

Cette prudence demeure nécessaire aujourd’hui.

Les Accords de Washington ne doivent pas être idolâtrés. Ils doivent produire des résultats.

Le retrait effectif des forces étrangères, la neutralisation des mécanismes alimentant les groupes armés, la restauration de l’autorité de l’État congolais et la disparition progressive de l’économie régionale de prédation doivent demeurer les véritables critères d’évaluation.

Mais quelque chose avait néanmoins changé : la crise congolaise était désormais beaucoup plus directement inscrite dans l’agenda stratégique de Washington.

La cérémonie du 4 décembre 2025, réunissant à Washington Donald Trump, Félix Tshisekedi et Paul Kagame autour des Accords de Washington, a confirmé cette nouvelle centralité.

La RDC avait réussi quelque chose d’important : faire entrer son dossier sécuritaire dans un espace où sécurité, diplomatie, investissements et intérêts stratégiques américains pouvaient désormais être pensés ensemble.

Les sanctions contre Joseph Kabila montrent également un changement de registre

Le 30 avril 2026, le département américain du Trésor a sanctionné l’ancien président Joseph Kabila, l’accusant d’avoir soutenu le M23 et l’AFC.

Indépendamment des débats politiques congolais autour de l’ancien président, cette décision comporte une signification géopolitique plus large.

Washington démontrait qu’il était disposé à utiliser autre chose que des communiqués diplomatiques : les instruments financiers et coercitifs de la puissance américaine.

Nous avons analysé cette évolution dans notre article « Sanctions américaines contre Joseph Kabila : le retour du réel dans la crise congolaise ».

C’est précisément cette combinaison que Kinshasa doit chercher à approfondir : diplomatie, pression économique, sanctions ciblées, investissements et intérêts commerciaux.

Car dans le monde actuel, la sécurité et l’économie sont de moins en moins séparables.

Le corridor de Lobito confirme notre deuxième intuition : le Congo devient géoéconomiquement indispensable

En février 2026, dans notre analyse « RDC–États-Unis : minerais critiques et corridor de Lobito : comprendre les véritables enjeux géostratégiques », nous insistions sur un autre phénomène : la RDC se trouve progressivement au centre de la compétition mondiale pour les chaînes d’approvisionnement stratégiques.

Le corridor de Lobito illustre parfaitement cette transformation.

La U.S. International Development Finance Corporation a engagé un financement de 553 millions de dollars pour la modernisation du Lobito Atlantic Railway. L’objectif est notamment d’améliorer la circulation des marchandises et des minerais critiques depuis cette région vers l’Atlantique.

Cela doit faire réfléchir Kinshasa.

Lorsqu’une grande puissance commence à investir dans les corridors permettant d’acheminer vos ressources, vous ne devez pas seulement vous demander combien elle gagnera.

Vous devez vous demander :

Que pouvons-nous obtenir en échange de notre centralité ?

C’est ici que commence la véritable géostratégie congolaise.

Il faut maintenant passer d’un « deal » à une doctrine congolaise du deal

Le gouvernement congolais devrait aujourd’hui aller beaucoup plus loin.

Il ne suffit plus d’avoir un accord avec Washington.

Il faut construire une architecture permanente des intérêts RDC–USA.

La RDC devrait proposer aux États-Unis un grand partenariat stratégique couvrant simultanément :

la sécurité et la défense ;

les minerais critiques ;

la transformation industrielle locale ;

les infrastructures énergétiques ;

les chemins de fer et corridors logistiques ;

les technologies ;

l’agriculture ;

les télécommunications ;

les investissements du secteur privé américain ;

la formation technique ;

et l’accès des produits congolais au marché américain.

Chaque grande négociation minière devrait comporter une dimension industrielle.

Chaque projet industriel devrait comporter une dimension infrastructurelle.

Chaque infrastructure stratégique devrait contribuer à l’intégration économique du territoire.

Et chaque partenariat économique majeur devrait contribuer, directement ou indirectement, au renforcement de la souveraineté nationale.

Voilà ce que devrait être une diplomatie congolaise du deal.

Trump parle business ? Parlons business — mais défendons les intérêts du Congo

La RDC ne devrait pas avoir peur du caractère transactionnel de l’administration Trump.

Elle devrait apprendre à l’utiliser.

Si Washington veut sécuriser l’accès aux minerais critiques, Kinshasa doit demander la transformation locale.

Si les entreprises américaines veulent investir dans le cuivre, le cobalt ou le lithium, la RDC doit négocier des chaînes de valeur implantées sur son territoire.

Si les États-Unis souhaitent diversifier leurs approvisionnements face à la Chine, le Congo doit demander des infrastructures, des financements et des transferts technologiques.

Si Washington veut une région des Grands Lacs stable pour sécuriser ses investissements, Kinshasa doit démontrer que cette stabilité passe nécessairement par le respect de l’intégrité territoriale congolaise et par la fin des économies de prédation alimentant les groupes armés.

C’est cela, négocier.

Un partenariat stratégique n’est pas de la charité.

Les États-Unis défendent leurs intérêts.

La RDC doit défendre les siens.

Et lorsque les intérêts peuvent converger, il faut construire une relation suffisamment importante pour que la stabilité et la prospérité du Congo deviennent également avantageuses pour Washington.

Ne pas remplacer une dépendance par une autre

Il existe néanmoins une ligne rouge.

Se rapprocher stratégiquement des États-Unis ne signifie pas remettre les clés de l’économie congolaise à Washington.

La RDC ne doit remplacer aucune dépendance par une autre.

Elle doit conserver la capacité de travailler avec les États-Unis, la Chine, l’Union européenne, les pays du Golfe, l’Inde, le Japon, la Corée du Sud et tous les partenaires disposés à respecter ses intérêts.

La souveraineté moderne ne consiste pas à choisir un maître.

Elle consiste à multiplier les partenariats tout en conservant la maîtrise de ses choix.

Notre rapprochement avec Washington doit donc être conçu non comme un alignement idéologique, mais comme une stratégie d’intérêts.

Il faut aussi une véritable équipe Congo à Washington

Une autre leçon doit être tirée.

Une relation aussi importante ne peut pas reposer exclusivement sur les mécanismes diplomatiques traditionnels.

La RDC doit développer autour de Washington un véritable écosystème d’influence : diplomates, experts, entrepreneurs, universitaires, diaspora congolaise, think tanks, juristes, spécialistes des minerais, communicants, membres du Congrès, investisseurs et relais dans les milieux économiques américains.

Nous devons être présents là où les perceptions se construisent, là où les décisions se préparent et là où les investissements se négocient.

C’est précisément ce que nous défendons depuis plusieurs années à travers la notion de diplomatie agissante : ne pas attendre qu’une décision étrangère nous concerne pour commencer à expliquer notre position.

Il faut travailler en amont.

Anticiper.

Créer les relations.

Produire l’information stratégique.

Identifier les décideurs.

Comprendre leurs intérêts.

Puis construire les convergences.

L’opportunité existe, mais elle ne sera pas éternelle

Nous avions identifié dès 2024 que le retour éventuel de Donald Trump pouvait constituer une opportunité particulière pour la République démocratique du Congo.

Deux ans plus tard, plusieurs éléments que nous évoquions sont devenus des réalités diplomatiques : Washington s’est davantage impliqué dans le conflit RDC–Rwanda ; la question des minerais critiques est devenue centrale ; les Accords de Washington ont été conclus ; les instruments américains de sanctions ont été mobilisés ; le corridor de Lobito prend une importance stratégique croissante.

Cela ne signifie pas que tous les problèmes sont résolus.

La guerre n’est pas terminée.

Les engagements doivent être vérifiés.

La souveraineté territoriale doit être pleinement restaurée.

Les populations de l’Est attendent toujours une paix réelle.

Et les ressources congolaises ne produisent toujours pas suffisamment de prospérité pour la population.

Mais une fenêtre s’est ouverte.

La faute stratégique serait maintenant de la regarder se refermer.

Le gouvernement congolais devrait donc approfondir résolument sa relation avec l’administration Trump et les institutions américaines, tout en négociant avec fermeté.

Il faut transformer la relation RDC–USA en portefeuille de projets concrets : mines, raffineries, énergie, routes, chemins de fer, numérique, agriculture, défense, banques, technologies et zones économiques spéciales.

Il faut inviter davantage d’entreprises américaines au Congo.

Il faut présenter des projets bancables.

Il faut négocier avec EXIM Bank, la DFC et les investisseurs privés.

Il faut utiliser la diaspora congolaise aux États-Unis comme pont économique et stratégique.

Il faut surtout comprendre qu’en diplomatie moderne, un pays devient difficile à abandonner lorsque suffisamment d’intérêts stratégiques puissants dépendent de sa stabilité.

C’est peut-être là le véritable deal que le Congo doit rechercher.

Non pas : « prenez nos minerais et protégez-nous ».

Mais plutôt :

« Construisons ensemble suffisamment d’intérêts économiques, industriels et stratégiques pour que la prospérité et la sécurité du Congo deviennent également un intérêt des États-Unis. »

Cette différence paraît subtile.

Elle change pourtant toute la philosophie de la relation.

La première formule organise une dépendance.

La seconde construit une alliance d’intérêts.

Et c’est précisément vers cette seconde voie que la République démocratique du Congo devrait maintenant avancer.

Nous avions anticipé l’opportunité.

Washington a ouvert une porte.

Il appartient désormais au Congo de la transformer en puissance.

Éric Kamba
Géostratège et analyste des relations internationales
Fondateur de Congo Action pour la Diplomatie Agissante (CADA)