Dans une interview accordée à TV5 le mercredi 4 mars, Bart Ouvry, directeur de l'Africa Museum de Tervuren en Belgique, a expliqué pourquoi son institution a refusé la demande de l'entreprise minière américaine Kobold Metals de digitaliser les archives géologiques congolaises conservées dans le musée depuis l'époque coloniale. Selon Ouvry, confier cette tâche à une société privée comporterait des risques, notamment celui que cette dernière s'approprie les résultats des travaux.
Ci-dessous l’intégralité de l’interview, retranscrite par 7SUR7.CD.
TV5 : Racontez-nous en quelques mots comment cette étonnante demande est arrivée jusqu’à vous.
Bart Ouvry: Nous avons eu la visite d’une délégation américaine qui nous a dit : « Nous savons que vous avez des archives, nous allons nous en occuper, nous allons tout digitaliser. En discutant avec eux, nous leur avons montré qu’il n’y a rien de secret dedans, ce sont des millions et des millions de documents qui doivent d’abord être inventoriés avant d’être digitalisés. Avant que la délégation américaine ne vienne nous voir, nous avions déjà un projet en cours. Il est important de faire ce travail car il y a une grande demande, parce que ces archives sont publiques aujourd’hui.
TV5 : Pourquoi avoir refusé l’accès aux archives géologiques à cette entreprise américaine, Kobold Metals ?
Bart Ouvry: Nous ne refusons pas l’accès. Si une société demande certaines informations avec l’appui des autorités congolaises, on peut les localiser. Ce que nous ne pouvons pas faire, c’est confier la gestion et la digitalisation de tout un fonds d’archives, c’est un kilomètre d’archives au total, à un seul acteur privé dont on sait très bien qu’il aura la primeur et risque de s’approprier certains éléments de ces archives. Nous sommes une institution publique et croyons plus que jamais qu’il faut être au service du peuple congolais et des scientifiques. Avec le projet européen qui est en cours, nous allons tout digitaliser dans une période de cinq ou six ans et nous mettrons tout à la disposition de l’État congolais et de notre homologue, le Service géologique national du Congo.
TV5 : ces archives datent de l’époque coloniale. Il n’y a pas une forme d’ironie historique à voir ces données servir aujourd’hui à une nouvelle exploitation minière ?
Bart Ouvry: Ce sont des archives belges, d’un point de vue légal, mais elles portent quand même sur le sous-sol d’un pays africain. Donc, il est important quand même de permettre au peuple congolais, à l’État congolais de disposer de ses ressources. Ce sont des ressources stratégiques. On sait très bien qu’aujourd’hui, par exemple, le lithium et le cobalt, ce sont des ressources importantes, avec un potentiel économique très important pour l’État congolais. Donc, autant nous voulons faire notre travail de scientifiques, autant nous savons que d’un point de vue scientifique, il s’agit de ressources très importantes pour nos partenaires congolais.
TV5 : La question de restitution est aujourd’hui au cœur de l’actualité entre l’Europe et l’Afrique. Pour un musée comme le vôtre qui s’est constitué sur le pillage colonial mais qui a su faire sa révolution, comment envisagez-vous l’avenir des dizaines de milliers d’œuvres qui sont conservées dans votre musée ?
Bart Ouvry: Au total, il y a 130 000 objets culturels dans nos collections. Aujourd’hui, la loi belge est claire: ce qui a été volé doit revenir au Congo. Comment le faire? C’est un exercice dont le rythme de la restitution doit être décidé par nos homologues congolais. Ce n’est pas à nous d’imposer le rythme. La base légale est bien là, le but c’est de ramener au Congo ce qui a été volé. Bien le faire, il s’agit de la légitimité de nous en tant que musée. Nous étions un musée sur l’Afrique, nous voulons devenir un musée qui travaille avec l’Afrique. C’est un changement qui est en cours, un engagement de décoloniser le musée.
Bienfait Luganywa