Carte Blanche No 168
Quand l’ONU échoue, Trump gouverne
Le 22 janvier 2026, sous les ors du Congrès américain, un scénario ancien rejouait une pièce nouvelle : l’évaluation d’un accord de paix parrainé par Washington entre la RDC et le Rwanda. Cet acte, en apparence classique, consacrait un renversement silencieux de l’histoire. Il révélait le passage de relais d’un ordre à un autre. La où le Conseil de sécurité de l’ONU a usé, durant des années, ses résolutions condamnant le soutien rwandais au M23 sans obtenir de retrait, la pression unilatérale des USA a conduit à un retrait des troupes rwandaises d’Uvira. Ce contraste saisissant ne fait pas qu’illustrer une crise de légitimité ; il alimente le projet le plus radical de Donald Trump : euthanasier le système onusien au profit d’un "Conseil de paix " agile, où l’efficacité d’un exécutif l’emporte sur le brouhaha des nations.
Le Conseil de sécurité demeure, en droit, la pierre angulaire de la sécurité collective. Le veto, ce privilège exorbitant des cinq permanents destiné à préserver leur unité, s’est mué en instrument de paralysie chronique. De Gaulle, lucide, le qualifiait de "machin" ; Les grandes puissances y votent des principes qu’elles s’autorisent ensuite à étouffer.
Le drame de l’Est de la RDC en est l’allégorie douloureuse : Kigali a pu, impunément faire la sourde oreille aux condamnations répétées, démontrant que sans volonté politique réelle, le papier des résolutions reste… du papier.
Le Président américain promeut un modèle alternatif, lancé avec fracas à Davos : le "Board of Peace". Sa philosophie tient en une équation simple, brutale : substituer à la diplomatie des chancelleries la transaction directe, à l’incantation collective la pression ciblée. À l’égalité théorique des souverainetés, il oppose une structure pyramidale, couronnée par une présidence forte, où l’influence s’achète au prix fort, un milliard de dollars pour un siège permanent. Face aux résolutions onusiennes sans levier, Washington a brandi l’arme de la diplomatie coercitive, évaluation au Congrès, menaces de sanctions, exigence de preuves concrètes sur le terrain. Le repli d’Uvira est immédiatement érigé en preuve de concept : un exécutif unique, affranchi des vetos, peut obtenir des résultats.
Anticipant l’hégémonie d’un club atlantiste, la Russie a déjà annoncé la création de son Conseil pour la Sécurité et la Paix Internationale (CSPI), sanctuaire de ses intérêts stratégiques. Le danger ne réside pas dans une saine concurrence, mais dans la collision frontale de légitimités rivales. Imaginez une crise au Moyen-Orient, demain : une résolution du Conseil de paix de Trump légitimerait une intervention, tandis qu’une décision du CSPI russe en sanctifierait une autre, diamétralement opposée. La paix, ce bien commun, deviendrait alors une marchandise négociable, soumise aux rapports de force immédiats entre blocs institutionnels.
L’initiative de Trump sonne-t-elle le glas d’un multilatéralisme sclérosé, ou ouvre-t-elle l’ère d’un impérialisme décomplexé ?
Le Conseil de sécurité, dans son état actuel, est parfois complice par son inaction. Mais le remède qu’on nous propose, la fragmentation du monde en conseils rivaux, chacun marionnette d’une hyperpuissance, est un saut périlleux. Il risque d’être bien pire que le mal, en institutionnalisant la loi de la jungle.
L’enjeu des prochaines années ne sera donc pas de choisir entre la lenteur paralysante de l’ONU et l’autoritarisme transactionnel de Trump. Il sera d’inventer une troisième voie. Une voie qui préserverait l’universalité et la légitimité du cadre onusien tout en le réformant en profondeur, limitant le droit de veto face aux crimes de masse, renforçant les mécanismes d’exécution.
Sans cette refondation courageuse, la course aux alternatives ne mènera pas au maintien de la paix, mais à sa plus grande menace : un système international où une fois de plus, le droit du plus fort serait le seul droit.
Contourner l’ONU ou la réinventer : le dilemme géopolitique
Si la première partie de cette réflexion s’achevait sur le risque d’un retour à " la loi du plus fort " une question plus vertigineuse demeure : et si cette loi, incarnée par le " Conseil de paix " de Donald Trump, s’avérait efficace ? Il engendre une tentation : celle de sacrifier les principes d’un ordre multilatéral, aussi imparfait soit-il, sur l’autel du résultat immédiat. Il nous faut donc examiner l’avenir que cette logique dessine : un monde de paix transactionnelle, ou un chaos de légitimités rivales.
Le modèle trumpien séduit par son apparente clarté. Face à la "léthargie "onusienne, il brandit la rapidité ; face aux vetos paralysants, l’autorité d’un exécutif unique. Sa philosophie n’est pas diplomatique, mais commerciale : la paix comme deal. Cette efficacité a un visage, celui d’une structure conçue comme une cour, non comme une assemblée. Le président fondateur y cumule les pouvoirs d’un monarque : inviter, révoquer, décider, et même désigner son successeur.
L’adhésion spontanée de certains États ne serait dès lors ni sincère ni idéologique ; elle serait purement opportuniste et stratégique. La position conditionnelle de la Russie en serait l’illustration parfaite : Moscou se dirait prête à payer, à condition de récupérer ses avoirs gelés. La paix ne serait plus un idéal ; elle deviendrait l’enjeu d’un troc, d’une transaction géopolitique où chaque participant chercherait à maximiser son gain. Cette dynamique poserait une question abyssale : si, par un scénario de raisonnement par l’absurde, la Russie et l’ensemble du BRICS adhéraient, que resterait-il de l’ONU ?
L’initiative américaine ne passerait pas sans réponse. Elle agirait comme un catalyseur de fragmentation. Dans cette logique, la réaction la plus probable de Moscou, comme signalé plus haut, serait de lancer son propre Conseil pour la Sécurité et la Paix Internationale (CSPI), suivant sa stratégie historique de création d’organisations-miroirs pour contrer l’influence occidentale. D’autres puissances, émergentes ou régionales, pourraient emboîter le pas, de peur de voir leurs intérêts marginalisés. Nous assisterions alors à l’amorce d’un phénomène bien plus dangereux qu’une simple concurrence : la multiplication de structures parallèles et potentiellement rivales.
Cette fragmentation institutionnelle signerait l’arrêt de mort de l’universalité onusienne et créerait une menace directe pour la paix mondiale.
L’ONU doit urgemment en tirer les leçons et oser une réforme courageuse, non pas en copiant le modèle autoritaire de Trump, mais en captant l’esprit de son efficacité pour le mettre au service de ses principes.
La plus grande faille du Conseil de paix demeure son horizon temporel. Sa légitimité et son autorité sont inextricablement liées à la personne de son fondateur. Que deviendrait cette structure le jour où Donald Trump quittera la Maison Blanche ? L’hypothèse d’une succession personnelle confirme qu’il s’agit moins d’une institution que d’un fief géopolitique éphémère. À l’inverse, la force de l’ONU, malgré sa paralysie, réside dans sa permanence : elle survit aux mandats et aux hommes. Le véritable défi n’est donc pas de savoir si un Conseil personnel peut imposer la paix aujourd’hui, mais s’il peut assurer une paix qui dure au-delà de son fondateur.
Le choix qui se pose à nous est d’ordre civilisationnel. Voulons-nous une paix-marché, rapide, inégale et précaire, négociée dans l’opacité de clubs fermés à la merci des aléas politiques ? Ou voulons-nous encore croire à une paix-droit, laborieuse, inclusive et durable, construite sur la lente et essentielle recherche du consensus entre nations souveraines ?
La réponse ne réside pas dans la fuite en avant vers de nouvelles structures personnelles, mais dans le courage de refonder celle qui existe. L’ONU ne mérite pas d’être tuée ; elle mérite, plus que jamais, d’être enfin renfoncée.
Steve Mbikayi, député national et président du Parti Travailliste