Sarah Kamangu, infirmière pédiatre, plaide pour un financement de la santé : « Nous ne demandons pas des discours mais des moyens concrets et une meilleure organisation du système » (Interview)

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Membre de la cohorte scientifique 2025 du programme « Voix de la Lutte » porté par impact Santé Afrique en République Démocratique du Congo, Sarah Kamangu partage la réalité du terrain face au paludisme , à la tuberculose et au VIH chez les enfants.

Entre urgences vitales, manque de ressources et pertes évitables, elle appelle, dans une interview accordée à la presse dont le contenu est parvenu ce mardi 24 février 2026 à 7SUR7.CD, à un engagement fort des décideurs pour un financement national durable de la santé.

 

Ci-dessous, l'intégralité de l'interview de l'infirmière pédiatre Sarah Kamangu ;

Q/ Pour commencer, pouvez-vous vous présenter et nous raconter ce qui vous a conduite à devenir infirmière pédiatrique en République Démocratique du Congo ?

R/ Je suis Sarah Kamangu, infirmière pédiatre en République Démocratique du Congo, membre de la cohorte scientifique 2025 du Programme « Les Voix de la Lutte » de GFAN Afrique portée par Impact Santé Afrique.

Mon choix de travailler avec les enfants vient d’une conviction profonde car un enfant soigné est un avenir sauvé. Très tôt, j’ai été confrontée à la vulnérabilité des enfants face aux maladies évitables comme le Paludisme, la tuberculose ou le VIH.

En RDC, beaucoup d’enfants arrivent tardivement dans les structures de santé, souvent par manque de moyens ou d’information. En tant qu’infirmière, je ne voulais pas seulement administrer des soins, mais aussi être un pilier de prévention, d’écoute et d’accompagnement pour les familles. C’est ce qui m’a conduite vers la pédiatrie : protéger la vie dès sa base.

 

Q/ Sur le terrain, à quoi ressemble concrètement votre quotidien face au paludisme, à la tuberculose ou au VIH chez les enfants ? Faites-nous sentir la réalité terrain, les urgences, les pertes évitables, etc.

R/ Sur terrain, le quotidien est intense, imprévisible et parfois émotionnellement lourd. Nous recevons des enfants en urgence avec des formes graves de Paludisme, des suspicions de tuberculose ou des enfants vivant avec le VIH souvent non suivis régulièrement.

Il faut gérer le manque de médicaments, la surcharge de patients, l’angoisse des parents et parfois l’impossibilité financière d’accéder aux examens nécessaires. Certaines pertes seraient évitables si les enfants arrivaient plus tôt ou si les structures étaient mieux équipées.

Chaque journée demande à la fois des compétences techniques et une grande humanité, rassurer, expliquer, orienter, et parfois accompagner même quand les ressources sont limitées. 

Je me souviens très bien d’une journée en Octobre 2022 ou je travaillais en pédiatrie. C’était en pleine saison des pluies, et les cas de paludisme grave explosaient. Ce jour-là, nous avions plus de quinze enfants hospitalisés dans le service, dont au moins cinq dans un état critique.

Je m’occupais particulièrement d’une petite fille de 4ans arrivée en convulsion à cause du paludisme cérébral. Sa mère était essoufflée après plusieurs heures de route. Elle était épuisée, paniqué et répétait qu’elle n’avait pas l’argent pour acheter tous les médicaments prescrits.
Je me souviens avoir ressenti un mélange d’impuissance et de détermination. Impuissance face au manque de moyens, face à la gravité de l’état de l’enfant. Mais aussi une immense motivation : celle de ne pas abandonner. Nous avons fait le maximum avec ce que nous avions, nous avons partagé certains médicaments disponibles dans le service, réorganisé les priorités, surveillé les constantes presque en continu.

Ce jour-là m’a marquée parce qu’il m’a rappelé pourquoi je fais ce métier, dans ces moments critiques, notre présence, notre vigilance et notre humanité comptent autant que les médicaments.  

Q/ Vous faites partie de la cohorte scientifique du programme « Voix de la Lutte ». Qu’est-ce que ce programme représente pour vous, et en quoi est-il différent d’autres initiatives auxquelles vous avez pu participer ?

R/ Le programme de voix de la lutte représente pour moi un espace ou la science rencontre le plaidoyer. Il ne s’agit pas seulement de soigner, mais de porter la voix du terrain vers les décideurs.

Ce qui le rend différent ce qu’il valorise les professionnels de santé comme acteur du changement. Pas seulement comme exécutants. On y apprend à documenter la réalité, à communiquer, à défendre des priorités sanitaires avec des arguments solides et humains à la fois.

Q/ En tant qu’infirmière, vous êtes souvent la première à voir les conséquences des décisions prises — ou non — au niveau politique et financier. Pouvez-vous nous donner un exemple concret où le manque de financement a directement affecté la prise en charge d’un enfant ?

R/Je me souviens de Yohann, un enfant admis pour Paludisme grave avec anémie sévère dans la localité de Bondeko dans la ville province de Kinshasa où j’exerçais. Il avait besoin d’une transfusion rapide, mais les produits sanguins n’étaient pas disponibles localement et la famille ne pouvait pas payer le transfert.

Nous avons dû stabiliser l’enfant avec des moyens limités pendant plusieurs heures, ce qui avait aggravé son état, cela n’a malheureusement pas été suffisant et nous avons perdu l’enfant. Ce genre de situation montre que le manque de financement ne retarde pas seulement les soins, il met aussi directement des vies en danger.

Il nous est arrivé de manquer d’oxygène, notamment pendant une période ou plusieurs enfants souffraient de détresse respiratoire en même temps. Une fois, nous n’avions qu’un seul concentrateur fonctionnel pour plusieurs patients.

Nous avons dû faire des choix difficiles, prioriser l’enfant le plus en danger immédiat, surveiller étroitement les autres, ajuster les positions, utiliser des techniques simples mais essentielles comme le positionnement, la désobstruction des voies aériennes et encourager l’hydratation quand c’était possible.

Ce sont des moments extrêmement frustrants. On sait ce qu’il faudrait faire idéalement, mais on doit composer avec la réalité, Cela demande beaucoup d’ingéniosité, de solidarité entre collègues et parfois des décisions très lourdes.  

Q/ Selon vous, pourquoi est-il essentiel que les scientifiques et les professionnels de santé participent activement au plaidoyer pour le financement de la santé, et pas seulement à la mise en œuvre des soins ?

R/ Les professionnels de santé voient la réalité avant tout le monde. Nous constatons les conséquences concrètes des politiques publiques sur les patients.

Je pense que beaucoup de décideurs ne mesurent pas toujours la pression constante dans laquelle travaillent les soignants en RDC. Ils voient des chiffres, des rapports, des statistiques, mais ils ne voient pas les mères qui vendent leurs biens pour payer une perfusion. Ils ne voient pas les infirmiers qui restent au-delà de leurs heures parce qu’il n’y a personne pour les remplacer. Ils ne voient pas le stress de devoir choisir quel patient aura accès au seul équipement disponible.

La réalité, c’est que nous travaillons souvent dans l’urgence, avec des ressources limitées, mais un sens du devoir très fort. Ce que nous demandons, ce ne sont pas des discours, mais des moyens concrets, équipements, médicaments, formation continue, et une meilleure organisation du système.  

Participer au plaidoyer permet de transformer l’expérience du terrain en décisions utiles. Soigner sans défendre le système, c’est réparer sans prévenir. Notre rôle ne se limite pas aux soins, mais aussi à influencer les choix budgétaires, organisationnels et sociaux qui conditionnent la santé.

Q/ Quels sont aujourd’hui les principaux freins à une mobilisation suffisante des ressources domestiques pour la santé en RDC, tels que vous les observez depuis le terrain ?

R/ Sur terrain les principaux freins sont :

- La faible allocation budgétaire à la santé,
- La dépendance excessive aux partenaires extérieurs,
- La mauvaise gestion de certaines ressources,
- Le manque de priorisation, etc.

Q/ Quand les financements sont insuffisants ou instables, quels sont les impacts à moyen et long terme sur les enfants, les familles et même sur les soignants eux-mêmes ?

R/ Quand les financements sont insuffisants ou instables, les conséquences se font sentir à plusieurs niveaux.

Chez les enfants, cela entraine des interruptions de traitement, des diagnostics tardifs, des complications évitables et parfois des décès qui auraient pu être prévenus. Beaucoup d’enfants ne terminent pas leurs soins faute de moyens.

Pour les familles, cela crée un poids financier important, de la détresse psychologique et une perte de confiance envers les structures de santé. Certaines préfèrent retarder la consultation, ce qui aggrave la maladie.

Du coté des soignants, cela provoque de la surcharge de travail, du découragement, une baisse de motivation et parfois même l’abandon du métier. On soigne avec le cœur mais sans moyens, l’épuisement devient réel.

Un jour, le père d’un petit garçon hospitalisé pour une pneumonie sévère m’a dit, je cite « Madame, je n’ai pas d’argent, mais je vous confie mon enfant comme si c’était le vôtre ».

C’était en 2023.Ils étaient venus tard dans la nuit, l’enfant respirait difficilement, et le père tremblait autant que lui. Cette phrase m’a profondément touchée parce qu’elle résume la confiance immense que les familles placent en nous, même quand le système autour d’eux est fragile.

A ce moment-là, j’ai ressenti le poids de la responsabilité, mais aussi de l’honneur d’exercer ce métier. Ce n’est pas seulement soigner le corps, c’est porter la confiance d’une famille.  

Q/ Grâce au programme Voix de la Lutte, comment votre regard a-t-il évolué sur votre rôle en tant que scientifique et soignante dans l’espace public et médiatique ?

R/ Grace au programme voix de la lutte, j’ai compris que le soignant n’est pas seulement un exécutant des soins, mais aussi un acteur du changement social.

Avant, je me concentrais surtout sur la prise en charge clinique. Aujourd’hui, je vois aussi l’importance de documenter ce que nous vivons, de communiquer avec responsabilité et d’interpeller les décideurs.

Ce programme m’a donné plus d’assurance pour prendre la parole dans l’espace public, défendre les priorités sanitaires et représenter la réalité du terrain avec professionnalisme. 

Q/ Si vous aviez un message à adresser directement aux décideurs nationaux et aux partenaires techniques et financiers, quel serait votre plaidoyer pour garantir un financement durable de la lutte contre le paludisme, la tuberculose et le VIH ?

R/ Mon message est simple, investir dans la santé, c’est investir dans l’avenir du pays.

La lutte contre le paludisme, la tuberculose et le VIH ne doit pas dépendre uniquement de financements temporaires ou extérieurs. Il faudrait renforcer les mécanismes nationaux, assurer la transparence dans la gestion et prioriser la prévention, surtout chez les enfants.

Chaque franc investi aujourd’hui évite des couts humains et économiques beaucoup plus lourd demain.

Q/ Enfin, que diriez-vous à d’autres jeunes scientifiques ou professionnels de santé qui hésitent encore à prendre la parole dans le débat public ?

R/ Je dirais aux jeunes scientifiques et soignants de croire en la valeur de leur expérience.

Même si on doute, même si on pense que notre voix est petite, elle compte. Le changement commence quand ceux qui vivent la réalité osent le partager.

Prendre la parole, ce n’est pas s’exposer inutilement, c’est contribuer à améliorer le système pour les générations futures car soigner c’est aussi défendre.