RDC : Foi ou manipulation ?, quand les “pasteurs” deviennent un obstacle au progrès national [ Tribune ]

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En République démocratique du Congo, la foi occupe une place centrale dans la vie sociale. Elle console, elle rassemble, elle donne de l’espoir dans un pays marqué par des décennies de crises, de pauvreté et d’instabilité. Mais aujourd’hui, une question dérangeante s’impose : la foi est-elle encore un levier de libération, ou est-elle devenue un instrument de manipulation ?
Depuis plusieurs années, une prolifération incontrôlée d’églises dites de “réveil” transforme profondément le paysage religieux congolais. Derrière les promesses de miracles, de prospérité et de délivrance, se cache trop souvent une réalité plus sombre : celle d’un système qui appauvrit, détourne et aliène une population déjà vulnérable.

Une industrie de la foi au détriment des pauvres

Dans de nombreux quartiers, ces églises fonctionnent comme de véritables entreprises. Les fidèles, souvent parmi les plus démunis, sont encouragés à donner toujours plus : dîmes, offrandes, “semences prophétiques”, contributions spéciales.
En retour, on leur promet la guérison, la richesse, ou encore une “élévation divine”.

Mais dans les faits, que constate-t-on ?
des familles qui s’endettent pour satisfaire des exigences religieuses 
des croyants qui abandonnent toute rationalité au profit de promesses mystiques 
une dépendance psychologique entretenue par la peur et la culpabilité 
Pendant ce temps, ces soi-disant hommes de Dieu vivent dans l’opulence, accumulant richesses, influence et pouvoir.

Le phénomène des “prophéties spectacle”

L’un des outils les plus puissants de cette manipulation reste la prophétie. Annonces de morts, de catastrophes, de destinées exceptionnelles : tout est mis en scène pour impressionner et contrôler.

Mais lorsque ces prophéties s’avèrent fausses — ce qui est fréquemment le cas — aucune responsabilité n’est assumée. Comment expliquer qu’un individu puisse annoncer publiquement :
la mort d’un candidat à la présidentielle 
la chute ou la maladie d’un autre 
ou encore l’ascension économique spectaculaire de certaines figures 
…sans jamais être tenu responsable lorsque rien ne se produit ?

Dans toute société rationnelle, de telles pratiques relèveraient soit de la manipulation, soit de la tromperie.
En RDC, elles sont parfois tolérées, voire applaudies.

Le cas de Roland Dalo : entre influence spirituelle et silence politique

Souvent présenté comme un guide spirituel proche du président Félix Tshisekedi, il incarne cette nouvelle catégorie d’acteurs hybrides, à la frontière entre religion et pouvoir.

Son influence dans certains cercles politiques est reconnue, même si elle ne constitue pas l’unique source de décision. Mais une question essentielle demeure :

Pourquoi un homme qui prétend parler au nom de Dieu reste-t-il silencieux sur les dérives politiques majeures ?

Pourquoi ne rappelle-t-il pas clairement :

le respect de la Constitution 
la limite des mandats 
les dangers d’une dérive autoritaire

Alors même que le débat sur une éventuelle révision constitutionnelle refait surface ?
Plus troublant encore : par le passé, des déclarations publiques allaient dans le sens du respect des mandats. Aujourd’hui, ce discours semble s’effacer.

Des voix politiques qui rappellent à la cohérence et au respect des règles

Face à ces ambiguïtés, certaines figures de l’opposition ont publiquement interpellé les autorités morales et politiques. Martin Fayulu a ainsi rappelé à Roland Dalo ses propres déclarations passées, notamment celles prononcées lors de l’investiture du président Félix Tshisekedi, où il avait lui-même insisté sur la nécessité de limiter l’exercice du pouvoir à deux mandats, et non trois.

Dans le même esprit, Delly Sesanga a fermement appelé au respect de la Constitution, en particulier de son article 220, considéré comme verrouillant les dispositions relatives au nombre de mandats présidentiels. Il plaide pour une approche responsable, fondée sur l’écoute du peuple et le respect strict de l’ordre constitutionnel.

Ces prises de position rappellent une exigence fondamentale : la cohérence entre les discours passés, les responsabilités présentes et l’intérêt supérieur de la nation.

Réseaux d’influence, religion et pouvoir : une zone grise préoccupante

Au-delà des figures religieuses visibles, une autre réalité mérite d’être interrogée : l’existence de réseaux informels à l’intersection du politique, du religieux et du sécuritaire.
Parmi les noms souvent évoqués dans les cercles politiques et médiatiques figure Azarias Ruberwa.

Ancien vice-président de la République, acteur clé de la transition post-conflit, il demeure une personnalité influente dans certains réseaux de pouvoir, y compris dans des sphères religieuses.
Son lien présumé ou perçu avec certaines églises de réveil, notamment celles gravitant autour du Centre Missionnaire Philadelphie, alimente des interrogations récurrentes au sein de l’opinion publique congolaise.

Sans verser dans des affirmations non vérifiées, plusieurs observateurs soulignent néanmoins :
l’existence de connexions entre certaines élites politiques et des structures religieuses influentes 
une circulation d’acteurs entre sphères spirituelles et institutions publiques 
et surtout, une capacité de ces réseaux à orienter les discours, les loyautés et parfois les perceptions collectives 
Dans ce contexte, la figure de Roland Dalo ne peut être analysée isolément. Elle s’inscrit dans un écosystème plus large où religion et pouvoir s’entremêlent.

Influence ou instrumentalisation ?

Une question ouverte
La question centrale n’est pas tant de savoir s’il existe un “centre de commandement” caché — ce qui relèverait de la spéculation — mais plutôt de comprendre :
comment certaines figures religieuses deviennent des relais d’influence dans un système politique donné.

Lorsque des leaders spirituels :
accèdent aux plus hautes sphères du pouvoir 
bénéficient d’une proximité directe avec le chef de l’État, comme Félix Tshisekedi 
et influencent indirectement les perceptions publiques 
alors la frontière entre foi, stratégie et pouvoir devient floue.

Une proximité qui interroge la liberté du pouvoir politique

Dans toute démocratie, le pouvoir politique doit rester autonome face aux influences religieuses.

Or, lorsque des figures spirituelles deviennent des conseillers informels ou des références constantes pour les dirigeants, une inquiétude légitime apparaît :
le politique décide-t-il encore librement, ou sous influence ?

Cette interrogation est d’autant plus importante dans un contexte où :
les débats sur la Constitution sont sensibles 
les équilibres institutionnels restent fragiles et la légitimité démocratique dépend du respect strict des règles.

Foi sélective, courage absent

Ce silence n’est pas anodin. Il révèle une réalité plus profonde : la proximité avec le pouvoir neutralise souvent le courage moral.

Ces pasteurs, devenus influents et riches, évitent soigneusement toute prise de position qui pourrait compromettre leur accès aux cercles décisionnels. Ainsi, au lieu de jouer un rôle prophétique — dire la vérité au pouvoir — ils deviennent :
des légitimateurs 
des accompagnateurs silencieux 
voire des instruments d’influence politique

Le peuple congolais face à lui-même

La question la plus difficile n’est peut-être pas celle des pasteurs.
Elle est celle du peuple.
Pourquoi continuer à croire sans questionner ?
Pourquoi suivre sans vérifier ?
Pourquoi donner sans exiger de comptes ?
Le problème n’est pas uniquement l’existence de dérives religieuses.
Il est aussi dans l’acceptation collective de leur pouvoir.

Faut-il réguler les églises de réveil ?

La question est sensible, mais elle doit être posée.

Peut-on continuer à laisser proliférer :
des structures non régulées 
des pratiques financières opaques 
des discours qui exploitent la détresse humaine 
Sans aucun cadre légal strict ? La liberté de religion est un droit fondamental. Mais elle ne doit pas servir de couverture à :
l’escroquerie 
l’abus de faiblesse 
ou la manipulation de masse

Réguler n’est pas persécuter. C’est protéger.

Conclusion : sortir de l’illusion

Ce qui est en jeu n’est pas une personne en particulier, ni une communauté religieuse dans son ensemble.
Ce qui est en jeu, c’est :
la transparence du pouvoir 
l’indépendance des institutions 
la protection des citoyens contre toute forme de manipulation — qu’elle soit politique ou spirituelle 
Le Congo ne pourra pas se reconstruire sur des illusions. Le véritable réveil dont la RDC a besoin n’est pas celui des foules en transe, mais celui des consciences. Dieu n’est pas le problème.
Mais ceux qui parlent en son nom peuvent l’être.

Éric Kamba
Analyste en relations internationales et géostratège