[ Tribune ] Penser contre soi-même ? L’universitaire congolais et la normalisation intellectuelle de la colonisation monétaire

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_Par Prof. Bobo B. Kabungu
Chargé de recherche au Centre de recherche en sciences humaines (CRESH)_

Les 16 et 17 janvier sont dédiés aux héros nationaux P.E. Lumumba et L-D. Kabila. En pensant à leur vie, à leur sacrifice et à leurs idéaux, dans un contexte de reconquête progressive de la souveraineté monétaire en RDC, grâce au récent raffermissent historique du Franc Congolais, la rédaction d’un article analysant, dans une perspective de philosophie politique et de sociologie du savoir, la production de discours académiques congolais favorables à la dollarisation et à la délégitimation de la monnaie nationale s’est avérée indispensable. La présente réflexion soutient que ces discours (de la part des académiques que la stabilité de la monnaie nationale congolaise a sorti de leur hibernation pendant qu’elle sévissait) participent, consciemment ou non, à la reproduction d’une forme de colonisation monétaire, en contradiction avec l’héritage souverainiste de Patrice Emery Lumumba et de Laurent-Désiré Kabila. En mobilisant les apports théoriques de Frantz Fanon sur l’aliénation postcoloniale, de Cheikh Anta Diop sur la responsabilité historique de l’intellectuel africain, de Samir Amin sur la dépendance structurelle et d’Eric Helleiner sur la monnaie comme institution politique, l’article propose une lecture critique du rôle de l’universitaire congolais dans un État postcolonial confronté à la domination monétaire internationale. Il plaide pour une réappropriation critique du savoir économique au service de la souveraineté nationale.

P.E.Lumumba

1. Introduction : une énigme intellectuelle congolaise

Dans le débat public congolais contemporain, un paradoxe interpelle : alors même que la République démocratique du Congo s’efforce de stabiliser sa monnaie nationale et de reconquérir une marge de souveraineté monétaire, certains universitaires congolais produisent des discours qui légitiment la dollarisation, dénigrent la monnaie nationale et présentent la dépendance monétaire comme rationnelle, inévitable, voire souhaitable.

Cette situation soulève une question centrale de philosophie politique : comment comprendre que des producteurs de savoir issus d’un État postcolonial défendent, au nom de la science, des dispositifs qui affaiblissent la souveraineté collective de leur propre société ? S’agit-il d’un simple désaccord technique ou de l’expression d’un rapport plus profond entre savoir, pouvoir et domination ?

2. Cadre théorique : monnaie, savoir et domination

2.1. Fanon : l’aliénation intellectuelle postcoloniale

Frantz Fanon a montré que la colonisation ne se limite pas à l’occupation territoriale ; elle s’inscrit durablement dans les structures mentales du colonisé. Dans Les damnés de la terre (1961), il décrit le phénomène par lequel les élites colonisées en viennent à penser le monde avec les catégories du colonisateur, même après l’indépendance.

Appliquée à la monnaie, cette analyse suggère que la disqualification systématique de la monnaie nationale peut relever d’une aliénation intellectuelle, où la dépendance est perçue comme naturelle et la souveraineté comme dangereuse ou illusoire.
« Le colonisé est un être enfermé dans une vision du monde qui n’est pas la sienne. »
(Fanon, 1961)

2.2. Cheikh Anta Diop : la responsabilité historique de l’intellectuel africain

Cheikh Anta Diop insistait sur le rôle stratégique de l’intellectuel dans les sociétés postcoloniales. Pour lui, l’universitaire africain ne peut être un simple technicien neutre ; il est comptablement responsable de la trajectoire historique de sa société.

Dans Nations nègres et culture (1954) et ses écrits ultérieurs, Diop affirme que la neutralité proclamée de l’intellectuel, lorsqu’elle sert à légitimer la dépendance, constitue une forme de démission historique. Appliquée au cas congolais, cette perspective conduit à interroger la légitimité de discours universitaires qui naturalisent la domination monétaire sans proposer de voies crédibles de dépassement.

2.3. Samir Amin : dépendance structurelle et extraversion du savoir

Samir Amin a théorisé la dépendance non seulement comme un fait économique, mais comme un système global de reproduction, incluant la production des savoirs. Dans Le développement inégal (1973), il montre que les élites des pays périphériques tendent à adopter les cadres analytiques du centre, contribuant ainsi à la perpétuation de l’extraversion.
Dans le champ monétaire, cela se traduit par :
- l’acceptation de la domination des monnaies de réserve ;
- la réduction de la souveraineté à un idéal irréaliste ;
- la présentation de la dépendance comme un choix rationnel.

Ainsi, certains discours académiques peuvent fonctionner comme des dispositifs idéologiques de stabilisation de la dépendance.

2.4. Helleiner : la monnaie comme institution politique

Eric Helleiner a profondément renouvelé l’analyse de la monnaie en montrant qu’elle n’est jamais neutre. Dans The Making of National Money (2003), il démontre que la construction des monnaies nationales est historiquement liée à des luttes politiques, à la formation des États et à des rapports de pouvoir internationaux.

Dans cette perspective, défendre la dollarisation n’est pas un acte purement technique, mais un choix politique, puisqu’il implique l’acceptation de l’autorité monétaire d’un autre État.

3. L’universitaire congolais entre technicité et pouvoir

3.1. La confusion entre science et neutralité

Une lecture récurrente dans les discours pro-dollarisation consiste à présenter la monnaie comme un objet strictement technique, relevant de modèles abstraits et universels. Cette posture occulte le fait que la monnaie est toujours enchâssée dans des rapports sociaux et politiques.

En prétendant évacuer la dimension politique, ces discours opèrent une dépolitisation idéologique, qui masque les rapports de domination monétaire sous couvert de rationalité scientifique.

3.2. Savoir situé et intérêts sociaux

La sociologie du savoir, de Mannheim à Bourdieu, rappelle que toute production intellectuelle est située. En RDC, certaines fractions de l’élite universitaire :
- perçoivent leurs revenus en devises ;
- évoluent dans des réseaux académiques internationaux ;
- bénéficient matériellement de la dollarisation.

Dans ce contexte, le discours académique peut involontairement devenir une rationalisation savante d’intérêts sociaux, sans que ses auteurs aient conscience de sa fonction politique.

4. Colonisation monétaire et mémoire historique congolaise

4.1. Clarifier le concept : qu’entend-on par « colonisation monétaire » ?

Par colonisation monétaire, on désigne une situation dans laquelle :
- la monnaie nationale est délibérément disqualifiée dans le discours public ;
- la dépendance à une monnaie étrangère (souvent le dollar) est présentée comme rationnelle, naturelle ou inévitable ;
- toute tentative de stabilisation ou de reconquête monétaire est délégitimée a priori, qualifiée d’idéologique, populiste ou dangereuse.

Il ne s’agit donc pas seulement d’un état de fait économique (la dollarisation), mais d’un discours normatif qui justifie et reproduit cette dépendance.

4.2. Monnaie et héritage politique des héros en RDC

Soutenir la disqualification de la monnaie nationale dans un pays marqué par une histoire de domination économique revient à rompre avec l’héritage politique de Patrice Emery Lumumba et de Laurent-Désiré Kabila, pour lesquels la souveraineté n’était ni immédiate ni parfaite, mais non négociable comme horizon.

L-D. Kabila

Encourager la dépendance monétaire revient implicitement à affirmer que :

- l’État congolais est incapable d’apprentissage institutionnel ;
- la souveraineté est une illusion dangereuse ;
- la tutelle monétaire étrangère est préférable à l’autonomie imparfaite.

Une telle posture constitue non seulement une position économique discutable, mais aussi une rupture mémorielle et politique.

5. Quelle lecture critique proposer ?

Comment comprendre que des universitaires congolais produisent des discours encourageant la colonisation monétaire du pays ? La question est fondamentale, à la fois sur les plans épistémologique, politique et moral. Elle ne vise pas des individus, mais des logiques intellectuelles. On peut donc y répondre de manière rigoureuse, nuancée et académique, sans tomber dans l’invective.

Il n’est donc pas question de censurer les universitaires, ni de leur attribuer des intentions malveillantes. L’enjeu est de repolitiser le débat monétaire, en reconnaissant que :

- la monnaie est un enjeu de souveraineté, pas seulement d’efficacité ;
- ⁠la science économique n’est jamais extérieure aux rapports de pouvoir ;
- ⁠l’universitaire postcolonial a une responsabilité historique spécifique.

La lecture qui suit se voudrait  structurée, mobilisant sociologie du savoir, économie politique et histoire intellectuelle africaine.

5.1. Première lecture : l’héritage de l’aliénation intellectuelle postcoloniale

Frantz Fanon écrivait déjà :
« Le colonisé finit par croire que le salut viendra toujours d’ailleurs » (Les damnés de la terre, 1961).

Une partie de l’élite intellectuelle africaine – y compris universitaire – a été formée dans des paradigmes théoriques exogènes, où :

- la stabilité est assimilée à l’ancrage externe ;
- la souveraineté monétaire est vue comme un luxe réservé aux puissances industrielles ;
- les États africains sont implicitement considérés comme structurellement incapables de gérer leur propre monnaie.

👉 Dans cette lecture, le discours pro-dollarisation n’est pas toujours conscient ou cynique : il est le produit d’une internalisation de la hiérarchie mondiale des savoirs.

5.2. Deuxième lecture : la confusion entre technicité et neutralité politique

Beaucoup d’universitaires abordent la monnaie exclusivement comme un objet technique, en oubliant qu’elle est aussi :

- un instrument de pouvoir ;
- un marqueur de souveraineté ;
- une institution politique.

Or, comme l’a montré Polanyi (1944), l’économie est toujours enchâssée dans des rapports sociaux et politiques.

En RDC, présenter la dollarisation comme une solution « neutre » ou « pragmatique » revient à :
dépolitiser un rapport de domination monétaire ;
masquer le fait que la perte de contrôle monétaire est aussi une perte de capacité de décision collective.

👉 Ce type de discours confond efficacité de court terme et autonomie de long terme.

5.3. Troisième lecture : la reproduction des intérêts sociaux et matériels

Bourdieu (1984) rappelle que les producteurs de discours savants sont aussi des acteurs sociaux situés.
En RDC, certains segments de l’élite :

- sont rémunérés en devises ;
- enseignent dans des institutions connectées à des réseaux internationaux ;
- bénéficient directement de la dollarisation (accès aux importations, épargne, mobilité).

Dans ce contexte, un discours favorable à la colonisation monétaire peut fonctionner comme une rationalisation savante d’intérêts sociaux concrets, même lorsqu’il se présente comme purement académique.

👉 Ce n’est pas une accusation morale, mais une analyse sociologique classique.

5.4. Quatrième lecture : la rupture avec l’héritage de Lumumba (P.E.) et Kabila (L-D.)

Lumumba et Kabila partageaient un point commun fondamental :
ils refusaient l’idée que le Congo soit structurellement incapable de se gouverner lui-même. Encourager, aujourd’hui, l’abandon ou le sabotage de la monnaie nationale revient à dire implicitement :

- que l’État congolais ne peut pas apprendre ;
- que toute tentative de souveraineté est vouée à l’échec ;
- que la dépendance est plus rationnelle que l’émancipation.

👉 C’est une rupture idéologique avec la matrice héroïque congolaise qui concevait la souveraineté comme un processus conflictuel, imparfait, mais nécessaire.

5.5. Cinquième lecture : le rôle ambigu de l’universitaire dans un État postcolonial

Dans les États postcoloniaux, l’universitaire est confronté à un dilemme :

- être un technicien de la normalisation internationale ;
- ou un intellectuel critique engagé dans la construction nationale.

Cheikh Anta Diop (1954) nous rappelle que le rôle de l’intellectuel africain n’est pas d’expliquer la dépendance, encore moins de la justifier, mais en revanche de penser les conditions de son dépassement.

Lorsque des universitaires congolais produisent des discours qui légitiment la colonisation monétaire, ils peuvent être compris comme :

- ayant choisi (consciemment ou non) le rôle de courroie de transmission des normes dominantes ;
- plutôt que celui d’architectes intellectuels de la souveraineté nationale.

Une lecture de synthèse : comprendre sans excuser
👉 Il ne s’agit ni de diaboliser, ni de censurer, ni de disqualifier les universitaires congolais.
Mais il est légitime, scientifiquement, de dire que :

- certains discours académiques peuvent objectivement renforcer la dépendance monétaire ;
- même lorsqu’ils se revendiquent de la rigueur ou du réalisme économique ;
- et qu’ils doivent donc être interrogés, contextualisés et critiqués.

FC

La critique de la colonisation monétaire n’est pas anti-scientifique. Elle est profondément politique, au sens noble du terme.

Dès lors, quelle attitude adopter ? La bonne posture n’est ni l’anathème, ni le silence, mais :

- le débat contradictoire rigoureux ;
- la réhabilitation de la monnaie comme enjeu de souveraineté ;
- l’inscription du débat monétaire dans la mémoire historique nationale.

👉 En RDC, défendre la stabilisation du CDF, ce n’est pas refuser la science économique. C’est refuser que la science soit utilisée pour naturaliser la dépendance.

6. Conclusion : pour une éthique souveraine du savoir

Cet article soutient que les discours universitaires favorables à la colonisation monétaire de la RDC doivent être compris comme le produit d’une configuration historique, épistémologique et sociale, et non comme de simples opinions techniques. À la lumière de Fanon, Diop, Amin et Helleiner, il apparaît que l’enjeu n’est pas de choisir entre science et idéologie, mais de refuser que la science serve à naturaliser la domination.

Dans un État postcolonial, l’universitaire ne peut être un simple observateur : il est un acteur du destin collectif.
Réhabiliter la souveraineté monétaire, même imparfaite, c’est aussi réhabiliter la dignité intellectuelle et politique du projet national congolais. Dès lors, l’interrogation trouve son sens : l’universitaire congolais face à la reproduction savante de la dépendance : science économique ou allégeance monétaire ? A la lecture de la présente réflexion, la réponse devient évidente.

Références bibliographiques

- Amin, S. (1973). Le développement inégal : Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique. Éditions de Minuit.
- Bayart, J.-F. (1999). L’État en Afrique : La politique du ventre. Fayard.
- Bourdieu, P. (1984). Questions de sociologie. Éditions de Minuit.
- Bourdieu, P. (1997). Méditations pascaliennes. Seuil.
- Cohen, B. J. (1998). The geography of money. Cornell University Press.
- Diop, C. A. (1954). Nations nègres et culture. Présence Africaine.
- Fanon, F. (1961). Les damnés de la terre. Maspero.
- Frank, A. G. (1967). Capitalism and underdevelopment in Latin America. Monthly Review Press.
- Helleiner, E. (2003). The making of national money: Territorial currencies in historical perspective. Cornell University Press.
- Mannheim, K. (1936). Ideology and utopia. Harcourt, Brace & World.
- Nzongola-Ntalaja, G. (2002). The Congo from Leopold to Kabila: A people’s history. Zed Books.
- Polanyi, K. (1944). The great transformation. Beacon Press.